Vivre isolés ensemble, l'autre défi du voyage
Neuf mois de nuit et de froid en Antarctique, 520 jours enfermés à Moscou, un an sous un dôme à Hawaï : les équipages isolés montrent que le plus difficile, loin de tout, n'est pas toujours la machine. Ce sont aussi les autres.
Un vaisseau en route vers Mars, et plus encore vers une autre étoile, sera une petite société enfermée : quelques personnes, toujours les mêmes, dans un espace réduit, loin de tout secours. Comment un tel groupe tient-il des mois, voire des années ? Faute de pouvoir le vérifier dans l'espace lointain, on l'étudie sur Terre, dans des lieux où l'isolement est réel ou simulé. Les chercheurs parlent d'environnements « isolés, confinés et extrêmes ». Leurs conclusions sont parfois surprenantes.
Concordia, la planète blanche
Sur le plateau antarctique, au Dôme C, à 3 233 m d'altitude, se dresse la station Concordia, exploitée conjointement par l'Institut polaire français (IPEV) et le programme antarctique national italien (PNRA). En été, une soixantaine de chercheurs y passent quelques semaines. Puis le dernier d'entre eux repart en février, et une douzaine de personnes restent seules pendant environ neuf mois, dont quatre de nuit complète. Les températures peuvent descendre à −80 °C, et l'altitude impose un manque chronique d'oxygène qui affecte le cerveau. La présence humaine la plus proche se trouve à plus de 600 km : plus loin que la Station spatiale internationale, qui orbite à environ 400 km de la surface.
Chaque année, l'Agence spatiale européenne (ESA) y envoie un médecin chargé de mener des expériences biomédicales sur l'équipage. Son rôle, selon l'ESA, ressemble à celui d'un astronaute à bord de la Station spatiale : observer comment l'organisme et l'esprit s'adaptent à l'isolement, au confinement et à un milieu hostile.
Ce que révèlent les capteurs
En 2026, une équipe menée par l'université de Berne, avec notamment l'hôpital universitaire de Wurtzbourg, a publié dans la revue PNAS une étude originale. Pendant un hivernage, les douze membres de l'équipage de Concordia ont porté des capteurs, mis au point par la fondation ISI de Turin, qui enregistraient, par périodes de deux semaines, qui se trouvait à moins d'un mètre et demi de qui. Des questionnaires, remplis à quatre moments de la mission, complétaient ces mesures.
Au fil des mois, le sentiment de solitude et les pensées méfiantes ont augmenté, les conflits aussi, tandis que la cohésion et le sentiment d'efficacité de l'équipe baissaient. L'équipage s'est peu à peu scindé selon les nationalités, Français et Italiens passant davantage de temps entre eux. Plus inattendu, des contacts rapprochés plus fréquents et plus longs allaient de pair avec plus de conflits, de solitude et de méfiance, et non l'inverse. Les auteurs soulignent les limites de leur travail : une seule équipe, et des capteurs qui mesurent la proximité, pas la qualité des échanges.
520 jours dans un faux vaisseau
Le 3 juin 2010, à l'Institut des problèmes biomédicaux de Moscou, six volontaires, russes, européens et chinois, s'enferment dans des modules d'environ 550 m³ pour simuler un aller-retour vers Mars. C'est l'expérience Mars-500. Ils en sortent le 4 novembre 2011, après 520 jours.
Une équipe menée par Mathias Basner, de l'université de Pennsylvanie, a analysé leur sommeil et leur activité. Au fil de la mission, les six hommes sont devenus de plus en plus sédentaires et ont dormi davantage : au dernier quart, plus d'une demi-heure de sommeil supplémentaire par jour par rapport au premier. Quatre d'entre eux ont connu des troubles du sommeil. L'un dormait moins et ses performances à un test de vigilance en souffraient ; un autre a glissé vers un rythme d'environ 25 heures, si bien qu'il vivait décalé du reste de l'équipage environ un cinquième du temps.
Hawaï, Houston : des missions d'un an
Sur les pentes du volcan Mauna Loa, à Hawaï, l'université d'Hawaï mène avec un financement de la NASA les missions HI-SEAS, dans un dôme alimenté à l'énergie solaire. La quatrième, de fin août 2015 à août 2016, a enfermé six personnes pendant un an. Son thème central : la cohésion et la performance de l'équipage.
La NASA conduit aussi ses propres missions, baptisées CHAPEA, dans un habitat imprimé en 3D d'environ 160 m² au centre spatial Johnson, à Houston. Après une première mission du 25 juin 2023 au 6 juillet 2024, un deuxième équipage de quatre volontaires y vit depuis le 19 octobre 2025 et doit en sortir le 31 octobre 2026, au terme de 378 jours. Au programme : ressources limitées, pannes, sorties simulées et communications retardées jusqu'à 22 minutes.
Ce qui fait tenir un équipage
En 2024, un groupe d'experts réuni par l'ESA a passé en revue ces expériences. Ses conclusions : la cohésion et le leadership sont déterminants. Quatre objectifs aident un équipage à réussir : des buts communs, de bonnes relations entre ses membres, un comportement adapté de la part du chef et des rôles individuels clairs. Les équipages qui mêlent langues et cultures peuvent connaître des tensions, mais cette diversité aide aussi à s'adapter quand le groupe partage les mêmes objectifs. Le fameux « syndrome du troisième quart », une baisse de moral attendue aux trois quarts d'une mission, reste mal établi : les données sont contradictoires.
Surtout, les futures missions lointaines ne permettront plus un soutien continu depuis la Terre. L'équipage devra gérer seul ses conflits et ses baisses de moral. Or beaucoup de contre-mesures n'ont été testées qu'en simulation, et les études de longue durée manquent.
Et sur Terre ?
La marche « Société de Bord » (voir la marche J-CRW-05) veut comprendre et outiller la santé mentale, la cohésion et la gouvernance d'un équipage sur plusieurs décennies, et même plusieurs générations, en s'appuyant sur ces études d'isolement réelles. Elle prévoit des mesures objectives, et respectueuses de la vie privée, de l'humeur et des conflits, ainsi que des contre-mesures testées en conditions réelles. Vers les étoiles, c'est un verrou aussi dur que la technique : un voyage de plusieurs générations échouerait si l'équipage se délitait.
Sur Terre, ces outils de sélection, de suivi et de soutien serviraient dès maintenant aux bases polaires, aux sous-marins, aux plateformes en mer, aux expéditions, et plus largement à la santé mentale au travail. Car une équipe soudée n'est jamais acquise : elle s'entretient, en Antarctique comme au bureau.