Les supercalculateurs européens : une puissance de calcul mise en commun
En 2025, l'Europe a franchi la barre du milliard de milliards d'opérations par seconde avec JUPITER. Derrière ces machines géantes, une idée simple : partager le calcul entre pays, et l'ouvrir gratuitement aux chercheurs.
Simuler le climat des prochaines décennies, suivre les turbulences au cœur d'un plasma de fusion, entraîner un modèle de langage qui maîtrise les langues de l'Union : ces tâches dépassent de très loin ce que peut faire un ordinateur de bureau. Elles exigent des supercalculateurs, des milliers de processeurs reliés par des réseaux ultrarapides et qui travaillent ensemble sur le même problème. Trop coûteuses pour un seul laboratoire, et souvent pour un seul pays, ces machines sont devenues en Europe une infrastructure commune, un peu comme les grands télescopes ou les accélérateurs de particules.
Une entreprise commune européenne
En 2018, l'Union européenne et des États volontaires ont créé l'entreprise commune EuroHPC, installée à Luxembourg ; HPC signifie High Performance Computing, calcul à haute performance. Elle réunit aujourd'hui la Commission et 38 pays membres ou associés, avec un budget d'au moins 8,2 milliards d'euros pour la période 2021-2027, apporté pour moitié par l'Union et pour moitié par les pays. Le principe : l'Union cofinance les machines, des centres nationaux les hébergent et les exploitent, et une part du temps de calcul est mise à la disposition de toute l'Europe.
Les premières grandes machines sont entrées en service au début des années 2020. LUMI, à Kajaani, en Finlande, soutient 386 pétaflops, c'est-à-dire 386 millions de milliards d'opérations par seconde. Leonardo, au centre CINECA de Bologne, en Italie, dépasse 249 pétaflops, et MareNostrum 5, au Centre de supercalcul de Barcelone, en Espagne, 215. S'y ajoutent des machines plus modestes en Bulgarie, en Tchéquie, au Luxembourg, au Portugal, en Slovénie ou en Suède.
JUPITER, le premier exascale européen
Le 5 septembre 2025, le chancelier allemand Friedrich Merz et la commissaire européenne Ekaterina Zaharieva ont inauguré JUPITER, au centre de recherche de Jülich, en Allemagne. C'est le premier supercalculateur européen capable d'atteindre l'exaflop, soit un milliard de milliards (10^{18}) d'opérations par seconde. Il rassemble environ 24 000 « superpuces » qui associent chacune un processeur classique et un processeur graphique, et peut monter jusqu'à 80 exaflops pour certains calculs d'intelligence artificielle, effectués avec une précision réduite. EuroHPC en est propriétaire et en finance la moitié ; l'autre moitié est partagée entre le ministère fédéral allemand de la Recherche et le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie.
Dans le classement mondial TOP500 de juin 2026, JUPITER occupe la cinquième place, avec exactement 1 exaflop mesuré. Il fait partie des cinq machines exascale recensées dans le monde, aux côtés de trois machines américaines et d'une chinoise, entrée en tête du classement.
Alice Recoque, l'exascale français
Le deuxième exascale européen sera français. Le contrat d'Alice Recoque a été annoncé le 18 novembre 2025 : 354,8 millions d'euros pour l'acquisition, l'installation et la maintenance, financés pour moitié par EuroHPC et pour moitié par la France, les Pays-Bas et la Grèce, réunis dans le consortium Jules Verne. Construite par Eviden, la machine associe des processeurs graphiques AMD et des processeurs européens Rhea2, conçus par SiPearl. Elle est en cours d'installation au Très Grand Centre de calcul du CEA, à Bruyères-le-Châtel, et doit être ouverte aux chercheurs français et européens en 2027. Elle porte le nom d'une informaticienne française pionnière, l'une des premières femmes ingénieures en intelligence artificielle.
Calculer sans tout gaspiller
Un supercalculateur transforme presque toute l'électricité qu'il consomme en chaleur. Pour accueillir Alice Recoque, le centre de Bruyères-le-Châtel a augmenté sa puissance électrique de 24 mégawatts et créé une boucle de refroidissement à eau tiède de 20 mégawatts. Plutôt que de dissiper cette chaleur, on cherche de plus en plus à la réutiliser. À Jülich, la chaleur captée par le refroidissement à eau chaude de JUPITER doit alimenter le réseau de chauffage du campus. À Kajaani, LUMI fonctionne avec une électricité entièrement renouvelable, et sa chaleur excédentaire chauffe chaque année des centaines de foyers par le réseau urbain.
Un accès ouvert aux chercheurs
Ces machines ne sont pas réservées à leurs propriétaires. Selon EuroHPC, l'accès est aujourd'hui gratuit pour la recherche : universitaires, instituts, administrations et entreprises des pays participants déposent des projets lors d'appels réguliers, évalués par des pairs. En contrepartie, les travaux de recherche ouverte doivent rendre leurs résultats publics. EuroHPC répartit ainsi de 35 % à 50 % de la capacité des machines, selon leur taille.
Depuis l'essor de l'intelligence artificielle, l'Union a ajouté un nouvel étage : 19 « usines d'IA » et 13 antennes, adossées aux supercalculateurs, qui offrent un accompagnement gratuit aux PME et aux jeunes pousses. Le 30 juillet 2026, EuroHPC a lancé un appel pour sélectionner jusqu'à sept « gigausines » d'IA, beaucoup plus grandes encore ; les candidatures sont attendues jusqu'au 12 novembre 2026.
Et vers les étoiles ?
Un voyage vers Alpha du Centaure se préparera pendant des générations, et une partie de ce travail reposera sur des simulations et des modèles d'intelligence artificielle de plus en plus lourds. La marche « Forge Commune de Calcul » (voir la marche F-INT-12) vise à fédérer en Europe un accès durable à un calcul sobre et partagé, sur lequel pourra grandir, génération après génération, l'intelligence commune chargée de préparer ce voyage. Elle ne construit pas de nouvelle machine : elle veut s'appuyer sur les usines d'IA existantes, notamment autour du centre de Bruyères-le-Châtel.
Sur Terre, la marche prépare dès maintenant un guichet simplifié pour que des enseignants, des associations et de petites équipes de recherche, qui restent souvent à l'écart de ces appels, accèdent eux aussi au calcul européen, avec des données et des modèles ouverts. Elle veut aussi publier des critères de sobriété : électricité bas carbone, efficacité énergétique, chaleur réutilisée pour chauffer des quartiers. Car la question n'est plus seulement de calculer plus vite, mais de savoir qui peut calculer, et à quel coût pour la planète.