La science ouverte : publier, partager, réutiliser
Prépublications en accès libre, archives ouvertes, licences Creative Commons, données mises à la disposition de tous : la recherche apprend à ouvrir ses portes. Pourquoi, comment, et ce que cela change pour chacun.
En novembre 2002, le mathématicien russe Grigori Perelman dépose sur un serveur Internet le premier de trois textes qui démontrent la conjecture de Poincaré, l'un des problèmes les plus célèbres des mathématiques. Il ne les soumettra jamais à une revue. La communauté les lit, les vérifie pendant plusieurs années, et finit par les reconnaître. Ce serveur s'appelle arXiv, et il illustre un mouvement de fond : la science ouverte, qui consiste à rendre librement accessibles les publications, les données et les méthodes de la recherche.
Archives ouvertes et accès libre
arXiv est créé en 1991 par le physicien Paul Ginsparg au laboratoire national de Los Alamos, qui l'héberge jusqu'en 1999 ; l'université Cornell en a ensuite pris la charge. Le principe est celui de la prépublication : l'auteur dépose son article avant, ou en même temps que, sa soumission à une revue. Les textes sont modérés mais pas évalués par des pairs. En physique, en mathématiques et en informatique, arXiv est devenu en trois décennies le premier endroit où l'on lit les résultats nouveaux ; il compte aujourd'hui plus de deux millions de textes.
La France dispose de son propre outil, HAL, archive ouverte pluridisciplinaire créée en 2001 par le CNRS. Les chercheurs y déposent leurs articles, thèses et communications. Depuis la loi pour une République numérique de 2016, un chercheur financé au moins pour moitié par des fonds publics peut y déposer la version finale de son article, même publié dans une revue payante, après un délai de six mois en sciences, techniques et médecine, et de douze mois en sciences humaines et sociales.
Pendant longtemps, lire un article scientifique supposait un abonnement à la revue, souvent coûteux. Les bibliothèques universitaires des pays riches pouvaient suivre ; beaucoup d'autres non. En 2002, l'Initiative de Budapest pour l'accès ouvert a formulé un principe : la littérature scientifique financée par la collectivité doit pouvoir être lue gratuitement par tous, sur Internet. Deux voies coexistent depuis : le dépôt en archive ouverte, et la publication dans des revues dont les articles sont en libre accès. La France s'est dotée en 2018 d'un plan national pour la science ouverte, renouvelé en 2021.
Les licences libres : dire ce qu'on a le droit de faire
Rendre un texte accessible ne suffit pas : encore faut-il savoir si l'on peut le copier, le traduire ou le réutiliser. C'est le rôle des licences Creative Commons, publiées à partir de 2002 par l'organisation du même nom. La plus simple, CC BY, autorise toute réutilisation, y compris commerciale, à condition de citer l'auteur. La variante CC BY-SA impose en plus de partager les œuvres dérivées sous la même licence.
Les grandes institutions scientifiques s'en servent. L'Observatoire européen austral (ESO) publie ses images, vidéos et communiqués sous licence CC BY 4.0. Les images de la NASA, elles, relèvent en règle générale du domaine public. C'est ce qui permet à des sites comme celui-ci de les reproduire, en citant leur origine. Les Savoirs d'Anthropolaris sont eux aussi publiés sous licence libre.
Les données ouvertes : la matière première partagée
Le mouvement s'étend aux données. L'archive scientifique de l'ESO contient environ 4 millions de fichiers de données traitées, issus de plus de trente instruments. Les équipes qui ont obtenu du temps de télescope disposent en général d'un an d'exclusivité ; ensuite, les données deviennent accessibles à tous. Le bénéfice est mesurable : selon l'ESO, près de 40 % des articles parus en 2022 à partir de ses observations utilisaient des données d'archive, et 24 % reposaient uniquement sur elles. Une même observation, payée une fois, sert ainsi à d'autres équipes, parfois des années plus tard, pour des questions que ses auteurs n'avaient pas imaginées.
Et sur Terre ?
Ouvrir la science, c'est aussi la rendre vérifiable : d'autres équipes peuvent refaire les calculs, repérer une erreur, reproduire une expérience. Les enseignants, les associations, les petites entreprises et les citoyens accèdent aux mêmes sources que les grands laboratoires. Plusieurs marches d'Anthropolaris reposent sur ce principe, comme le projet d'un modèle scientifique européen entièrement ouvert, données, code et paramètres compris (voir la marche F-INT-17), ou une base ouverte de matériaux candidats pour l'industrie (voir la marche C-MAT-16).
Ce qui reste à inventer
L'ouverture a un coût : héberger des données pendant des décennies, les documenter pour qu'elles restent compréhensibles, rémunérer le travail d'évaluation. Les règles se cherchent encore, notamment pour les logiciels et les grands modèles d'intelligence artificielle. Le prochain chantier est sans doute celui de la reproductibilité : publier, avec chaque résultat, tout ce qu'il faut pour le refaire.