Financés par la foule : de la statue de la Liberté à la voile LightSail 2
Bien avant les plateformes en ligne, des milliers de petits dons ont bâti des monuments et des laboratoires. Du socle de la statue de la Liberté à une voile solaire mise en orbite en 2019, histoire d'une façon très ancienne de financer l'audace.
Le financement participatif n'est pas né avec Internet. Faire appel à une multitude de petits donateurs pour réaliser ce qu'aucun ne pourrait payer seul est une pratique ancienne, que l'on appelait autrefois la souscription. Elle a permis d'élever des monuments, de fonder des instituts de recherche et, plus récemment, d'envoyer dans l'espace un engin propulsé par la lumière du Soleil.
Le socle de la Liberté, payé sou par sou
La statue de la Liberté est un cadeau de la France aux États-Unis, financée de ce côté de l'Atlantique par une souscription publique. Le partage des tâches était clair : aux Français la statue, aux Américains le piédestal. Or, au milieu des années 1880, le comité américain manque d'argent et le chantier du socle s'arrête.
L'éditeur de presse Joseph Pulitzer lance alors, en mars 1885, une campagne dans son journal new-yorkais, The World. Sa promesse est simple : publier le nom de chaque donateur, quel que soit le montant. Selon les chiffres couramment cités, plus de 120 000 personnes répondent, la plupart pour moins d'un dollar, et les quelque 100 000 dollars nécessaires sont réunis en cinq mois environ. La statue est inaugurée le 28 octobre 1886. La recette tient en trois ingrédients qui n'ont guère changé depuis : un but concret, une échéance, et la reconnaissance publique de chaque contributeur.
Quand la science passe le chapeau
La recherche a souvent emprunté le même chemin. Après le succès du vaccin contre la rage, en 1885, Louis Pasteur reçoit le soutien d'une souscription internationale qui permet de bâtir son institut, inauguré à Paris en 1888. Des dons de toutes tailles, de l'ouvrier au chef d'État, y ont contribué.
En 1921, une campagne lancée auprès des femmes américaines par la journaliste Marie Meloney permet d'offrir à Marie Curie un gramme de radium, matière alors hors de prix, indispensable à ses recherches. En France, depuis 1987, le Téléthon fait chaque année appel à la générosité du public pour financer la recherche sur les maladies génétiques rares.
Dans chacun de ces cas, la foule ne se contente pas de payer. Elle s'approprie le projet, en parle, le défend, et lui donne une légitimité que l'argent seul n'apporte pas.
LightSail 2, une voile financée par ses passionnés
L'exemple le plus proche du voyage vers les étoiles vient d'une association américaine de passionnés d'espace, la Planetary Society, fondée en 1980 par Carl Sagan, Bruce Murray et Louis Friedman, et financée par ses membres. Après l'échec au lancement de sa première voile solaire, Cosmos 1, en 2005, elle se lance dans un programme plus modeste : LightSail, une voile de 32 m² repliée dans un petit satellite de la taille d'une miche de pain.
En 2015, une campagne sur la plateforme Kickstarter réunit 1,24 million de dollars auprès de dizaines de milliers de contributeurs. Le programme aura coûté au total environ 7 millions de dollars, sur dix ans, financés par les membres de l'association, des particuliers, des fondations et des partenaires.
LightSail 2 est lancée le 25 juin 2019. Le 23 juillet, sa voile se déploie, et le petit satellite démontre qu'il peut modifier son orbite grâce à la seule pression de la lumière solaire. Il reste en service plus de trois ans, jusqu'à sa rentrée dans l'atmosphère le 17 novembre 2022. Une démonstration que l'on croyait réservée aux grandes agences a été financée en partie par le public.
Et sur Terre ?
Les voiles solaires ne sont pas qu'un rêve d'explorateur. Placée entre la Terre et le Soleil, plus près du Soleil que les satellites actuels, une voile pourrait détecter plus tôt les tempêtes solaires qui menacent les réseaux électriques et les satellites (voir la marche A-SPC-04). Et le financement participatif reste un puissant outil de culture scientifique : chaque contributeur de LightSail a suivi la mission comme la sienne.
Ce que la foule ne peut pas faire seule
Ces réussites ont leurs limites. Une souscription finance bien un objet visible et daté : un socle, un bâtiment, un satellite. Elle se prête moins aux recherches longues, incertaines, dont l'utilité se révèle des années plus tard. Le défi des prochaines décennies sera de garder l'enthousiasme du public sur des projets qui dépassent la durée d'une campagne, voire d'une vie.