CERN, ESO, ESA, Station spatiale : quand les pays mettent leur science en commun
Aucun pays ne peut construire seul un accélérateur géant, un télescope de 39 mètres ou une station en orbite. Depuis les années 1950, des organisations communes partagent les coûts, les savoirs et les résultats. Comment fonctionnent-elles ?
Toutes les 90 minutes environ, un assemblage de plus de 400 tonnes fait le tour de la Terre. Ses modules ont été construits aux États-Unis, en Russie, en Europe, au Japon et au Canada ; ses équipages parlent plusieurs langues. La Station spatiale internationale est l'exemple le plus visible d'une idée qui a fait ses preuves en Europe dès les années 1950 : pour faire de la très grande science, il faut s'y mettre à plusieurs.
Le modèle du CERN
En 1954 naît à Genève, à la frontière franco-suisse, l'Organisation européenne pour la recherche nucléaire, le CERN. Son principe est simple : des États signent une convention, financent ensemble des installations qu'aucun d'eux ne pourrait s'offrir seul et les ouvrent aux chercheurs de tous les pays membres. La formule a si bien fonctionné qu'elle a servi de patron à d'autres organisations.
C'est le cas de l'Observatoire européen austral (ESO). Sa convention, signée le 5 octobre 1962 par la Belgique, l'Allemagne, la France, les Pays-Bas et la Suède, reprend largement celle du CERN, dont elle partage plusieurs États membres. Au début des années 1970, après un accord de coopération, la division chargée des télescopes de l'ESO s'installe même dans un bâtiment du CERN, à Genève.
L'ESO : un ciel partagé
L'ESO compte aujourd'hui seize États membres. Son siège est à Garching, près de Munich, mais ses télescopes sont au Chili, pays hôte et partenaire depuis des décennies. On y trouve le Very Large Telescope, au Paranal, et, en construction depuis 2014 sur le Cerro Armazones, l'Extremely Large Telescope (ELT), dont le miroir principal mesurera environ 39 mètres.
Comment partager la facture ? Chaque État verse une contribution selon une clé de répartition fixée par le conseil de l'organisation. En 2025, l'Allemagne en assurait 22,59 % et le Royaume-Uni 16,45 %. En échange, les astronomes des pays membres peuvent proposer des programmes d'observation sur ces instruments.
L'ESA et le « juste retour »
L'Agence spatiale européenne naît le 30 mai 1975 de la fusion de deux organisations antérieures, l'une consacrée à la recherche spatiale, l'autre aux lanceurs. Elle réunit aujourd'hui 23 États membres. Son fonctionnement repose sur un principe original, le retour géographique : l'argent qu'un pays verse à l'agence lui revient en grande partie sous forme de contrats pour ses entreprises. Ce mécanisme encourage les États à participer et répartit l'activité industrielle entre eux.
La Station spatiale internationale
Le premier module de la Station, Zarya, est lancé le 20 novembre 1998, et la Station est occupée en permanence depuis novembre 2000. Cinq agences, américaine, russe, européenne, japonaise et canadienne, représentant quinze pays, l'exploitent ensemble. Plus de 280 personnes de 26 pays y ont séjourné. L'Europe y a apporté notamment le laboratoire Columbus et cinq cargos automatiques ATV, un programme achevé en 2014. Longue d'environ 109 mètres, la Station pèse près de 420 tonnes.
Au sol, en Provence, le projet ITER, qui vise à démontrer la faisabilité de la fusion nucléaire à grande échelle, réunit lui aussi plusieurs grandes puissances, dont l'Union européenne, la Chine, l'Inde, le Japon, la Corée, la Russie et les États-Unis.
Et sur Terre ?
Ces coopérations ont des retombées très concrètes. Au fil de ses soixante premières expéditions, la Station a accueilli près de 3 000 expériences venues de plus de 108 pays, en médecine, en biologie ou en sciences des matériaux. Les technologies développées pour les grands télescopes trouvent aussi des usages inattendus : l'optique adaptative, qui corrige en temps réel la turbulence de l'atmosphère, permet de photographier la rétine cellule par cellule. Une marche d'Anthropolaris développe ainsi les miroirs déformables de l'instrument destiné à l'ELT pour observer les planètes proches, avec l'espoir d'abaisser le coût de ces caméras rétiniennes (voir la marche G-SGT-11). Une autre vise à fédérer en Europe un accès partagé au calcul scientifique (voir la marche F-INT-12).
Un voyage vers une autre étoile sera, par nature, l'affaire de plusieurs générations et de nombreux pays. Les organisations nées depuis 1954 en ont déjà inventé les outils : conventions durables, contributions proportionnées, données partagées. Reste à imaginer une coopération qui tienne non pas quelques décennies, mais un siècle ou davantage.