De Véronique à Ariane 6 : comment la France puis l'Europe ont conquis l'accès à l'espace
En 1965, la France devient le troisième pays à placer un satellite en orbite avec sa propre fusée. Soixante ans plus tard, l'Europe lance Ariane 6 depuis la Guyane. Récit d'une ambition devenue commune.
Le 25 décembre 2021, le télescope spatial James Webb quitte la Terre. Il est le fruit d'une coopération entre la NASA, l'ESA et l'Agence spatiale canadienne ; la fusée qui l'emporte est européenne et elle décolle de Guyane. Ce jour-là, la contribution de l'Agence spatiale européenne à la mission tient en deux mots : le lanceur et le site. Pour en arriver là, il a fallu soixante-dix ans d'efforts, commencés dans un laboratoire de Normandie.
Les débuts : Véronique et les ingénieurs de Vernon
Après 1945, la France fait venir à Vernon, dans l'Eure, des ingénieurs allemands qui avaient travaillé sur les fusées de Peenemünde. Le Laboratoire de recherches balistiques et aérodynamiques (LRBA), créé en 1946, lance en 1949 le programme Véronique, une fusée-sonde destinée à étudier la haute atmosphère. Son nom contracte « Vernon » et « électronique ». Le 22 mai 1952, une Véronique vole avec succès depuis le Sahara. Les versions suivantes montent de plus en plus haut, jusqu'à plus de 300 km pour les dernières.
Une fusée-sonde ne se met pas en orbite : elle monte, mesure, puis retombe. Mais elle permet d'apprendre à maîtriser les moteurs, le guidage et les mesures en vol. C'est l'école dont sortiront les lanceurs français.
1961-1965 : le CNES, Diamant et Astérix
Le 19 décembre 1961, une loi crée le Centre national d'études spatiales (CNES), chargé de conduire la politique spatiale du pays. Le travail sur un lanceur capable d'atteindre l'orbite, Diamant, est déjà engagé. Le 26 novembre 1965, depuis la base d'Hammaguir, dans le Sahara algérien, Diamant place en orbite le premier satellite français, A-1, surnommé Astérix. La France devient le troisième pays, après l'Union soviétique et les États-Unis, à lancer un satellite avec sa propre fusée.
Pour la suite, un nouveau site de lancement est choisi en 1964 : Kourou, en Guyane. Le Centre spatial guyanais est créé en 1965, et le premier tir opérationnel y a lieu le 9 avril 1968 : une Véronique, encore elle. Le site a un atout majeur : situé à environ 5 degrés de l'équateur, il profite à plein de la vitesse de rotation de la Terre, qui donne aux fusées lancées vers l'est un élan gratuit.
1975-1979 : l'Europe s'unit, Ariane s'envole
Dans les années 1960, deux organisations européennes coexistent : l'une pour la recherche spatiale (ESRO), l'autre pour les lanceurs (ELDO), qui peine à aboutir. Le 30 mai 1975, à Paris, dix pays signent la convention qui les fusionne en une seule Agence spatiale européenne (ESA). Le CNES en devient le premier contributeur.
L'un des premiers objectifs de la nouvelle agence est de doter l'Europe de son propre lanceur. Les travaux ont commencé dès 1974, en misant sur la technologie de l'hydrogène et de l'oxygène liquides. Après deux tentatives interrompues, les 15 et 23 décembre 1979, Ariane 1 décolle de Kourou le 24 décembre 1979 et place sur l'orbite prévue sa capsule technologique. L'Europe dispose désormais d'un accès autonome à l'espace.
D'Ariane 5 à Ariane 6
Les versions successives gagnent en puissance. Ariane 5, lanceur lourd, envoie notamment le télescope James Webb vers son poste d'observation en 2021. Sa remplaçante, Ariane 6, effectue son premier vol depuis Kourou le 9 juillet 2024. Aujourd'hui, l'ESA compte 23 États membres.
Et sur Terre ?
Ces lanceurs ne servent pas qu'à l'exploration. Ils mettent en orbite des satellites de télécommunication, de météorologie, d'observation de la Terre, de localisation ou de sauvetage, comme ceux des programmes SPOT, Jason, Argos ou Cospas-Sarsat auxquels le CNES a contribué. La maîtrise des ergols cryogéniques, en particulier, déborde du spatial : stocker de l'hydrogène liquide sans le laisser s'évaporer est aussi un enjeu pour les ports et les stations de la filière hydrogène. Anthropolaris en a fait l'une de ses marches, avec un étage réutilisable et des dépôts d'ergols en orbite (voir la marche I-OUT-01).
L'histoire spatiale européenne s'est construite par paliers : une fusée-sonde, un premier satellite, une agence commune, un lanceur à soi. La prochaine marche consiste à aller plus loin et à durer plus longtemps : faire le plein en orbite, récupérer les étages, et préparer des engins qui partiront non plus vers l'orbite basse, mais vers les confins du Système solaire.